- Introduction au Prologue -

L’Ancêtre Morandi

1.

Edwin, Norton, l’Amérique auront bientôt toute la lumière. Mais notre histoire a une histoire, qui commence lorsqu’un petit gars pauvre de Ligurie - mon Ancêtre Morandi - découvre le cinéma dans une foire. Ce qui suit n’est que détours et destinée.

On l'appelait ‘L’Ancêtre’, chez moi, ‘celui de Gênes’. Il était venu de rien, à la fin du siècle, il y a deux siècles. Nous n’avons plus de photos, plus de reliques. Je l’imagine petit, brun, aux yeux verts. Il vivait en Ligurie, où il était né.

C’était le soir dans une petite ville marine, et les projecteurs recouvraient les étoiles. On se pressait en grappes autour de la grande toile tendue par les forains. Avec de gros souffles réguliers, un monsieur à moustache se mit à activer la manivelle de son Défileur Carpentier-Lumière. Dès la fin du film l’Ancêtre tirait sur la manche du gros en posant une centaine de questions. Les années passèrent. Il promena lui-même le cinématographe de foire en foire, se chauffant la main chaque soir sur la laque noire de la manivelle. Plus il projetait sous le ciel, forcé de tout plier au moindre nuage noir, plus il rêvait des ors du théâtre. Eux aussi avaient commencé dehors. L’idée lui vint un jour de pluie. Il installerait sa machine dans des salles closes, sombres, silencieuses, hors du monde, pleines de fauteuils de velours. Les familles entrent premières. On range les enfants ensemble tout devant. Ils se couchent presque pour mieux voir. Le pianiste commence. On croirait que la musique sort de la toile. Caché derrière le triangle de lumière de la projection, l’Ancêtre voit toute la salle réagir comme des vagues aux images. On rit. On pleure. En ce temps-là, il y avait dans chaque ville une église, il y aurait des cinémas. L'Ancêtre fit son premier à Nizza, qui apprenait depuis trente ans à s'appeler Nice. Puis il s'étendit dans tout le Sud, se maria richement, fréquenta des salons à Paris. En quelques années, il oublia tout de nos petites baies rocheuses, de la mer, et de nos fêtes au début de l’été.

Mais son ambition ne s'arrêta pas aux salles. A force d'user les bobines des Frères Lumières et du théâtre magique de Méliès, il se mit à rêver de montrer quelque chose de nouveau. C’était l’enfant en lui. Les yeux brillants, les rêves, la nuit. 'Un vrai drame', disait-il, 'une aventure', 'au tout grand cœur'. Et parce qu’il était riche, on le laissait dire, mais on ne comprenait pas. Puis, de plus en plus souvent il se mit à parler de l’Amérique. Il lisait, se renseignait, sondait les journaux, apprenait l’anglais. Un matin , sa secrétaire trouva son bureau vide, des directives pour deux mois et cette note, façon télégramme :

Retour bientôt.

Au Havre, l'Ancêtre s'embarque.

Il ne connaît que la Méditerranée. Là il découvre la vraie tempête Atlantique, l'océan démonté en plaques d’acier, l’horizon soudain nettoyé par l’orage … entre deux crises de mal de mer, tanguant sur les vagues, l’Ancêtre aperçoit soudain la lueur de ce pays de légende qu’il avait rêvé enfant et pauvre. Les adultes en parlaient après dîner. Terre généreuse comme un millier d’Italies, de danger, de conquête, de nouveaux héros, une dizaine de villes par semaine, un monde qui grandit, avec de la viande et des gâteaux partout, et des frégates à vapeur … à l’aube, une cloche de bronze sonne : New-York apparaît comme un rayon vert dans le Soleil. Il découvre la ville toute une semaine et, ivre, comprenant qu’il pourrait passer là toute une année, il décide de boire tout ce pays d’un trait : il monte sur le Transcontinental, en troisième classe, et file à bonds d’acier vers Hollywood et la Californie.

Il parle à tout le monde - c'est sa méthode - car c’est dans la troisième classe de tous les pays que l’on peut miner l’aventure, les rêves et les rumeurs. On lui vole sa pelisse de Milan et sa montre de Zurich - c'est le prix. Il note tout ce qu’il entend dans le carnet qu'il garde près du cœur - c’est ce qu’il a toujours fait, c’est le secret de son succès , c’est ainsi qu’il trouva le local de son premier cinéma, et qu’il se souvint de premier poème murmuré à sa femme.

Par la fenêtre, les déserts bleus sous les étoiles succèdent aux vallées vertes. Ce monde est immense, et l’horizon recule obstinément.

Un soir, un voisin de cabine - jeune pasteur portant croix de bois et costume élimé, se confie soudainement . Alors que le train serpente sous les premières étoiles, il raconte, avec des yeux fiévreux, l’histoire de ce père qui abandonna sa mère pour se faire chercheur d’or, à San Francisco. C’était avant le feu qui avait brûlé toute la ville, il y a quelques années. En tremblant le garçon à demi éclairé par la Lune aux fenêtres décrit le feu de châtiment divin frappant les pêcheurs, les avides violant la Terre à la recherche de l’or de Dieu, et il lève les mains et prêche.

- C'est là que je vais, dit-il. Mon père ... Mon père, s'il n'a pas péri dans le feu, je le mettrai à genoux dans mon Église.

L’Ancêtre riait doucement, en grattant le papier de son carnet. C’était donc vrai, ce pays est plein de fous, de drame, et de tout ce qui mérite d’être montré au cinéma - et il lui semblait que sa plume était une pioche à l’assaut d’une colline remplie d’or.

“San Francisco. Ce train s’y arrête ?

- Changez à la prochaine station. Dans la matinée.

- Peut-être. Peut-être.

L’Ancêtre ne se décide pas encore. C’est à Hollywood qu’il va. C’est là qu’il a des rendez vous, avant le retour planifié et nécessaire … mais un feu, de l’or, l’excitation de la ruée … il va à l’arrière du wagon, fumer au bastingage.

Là, il rencontre un autre compagnon de cabine. Celui-là avait passé tout le voyage à observer le paysage en silence. Ses yeux clairs en demi-lune semblaient faits pour que le monde y défile. L’Ancêtre aurait voulu lui parler, lui trouvant un air de mystère et de gentillesse. Mais tout son temps avait été pris par des fous, des bruyants, des voleurs. Il éclata donc de rire, lorsqu’il entendit l’accent italien dans le salut poliment échangé.

Gaetano brillait dans le faible éclat de la lampe à pétrole. Certains hommes ne sont des amis que parce qu’ils se croisent, un soir, au milieu du chemin de leur vie, pour ne plus jamais se revoir. Le sourire de Gaetano était doux. Il était de ceux qui soignent.

Il avait les mains d’un artisan, mais la voix douce d’un homme de livres, qui prie lorsqu’il est seul, qui connaît la mer, et qui peut se perdre dans une fleur.

- Compatriote, se réjouit Morandi, d’où venez-vous, et que diable faites vous ici parmi les fous ?

En parlant avec les inflexions d’un riche du Nord, Morandi se sentait étrangement faux. Il se tourna pour cacher un peu la canne d’apparat qu’il avait pris par réflexe, et un peu par peur qu’on lui vole.

Gaetano rit en échos, et raconta. Il était de Sicile. Il ne cherchait pas, lui, une histoire, mais c’est aussi un rêve qui l’avait mené en America. Il avait découvert le Transcontinental dans les journaux. Le calcul était vite fait. Le prix d’un billet en troisième classe offrait au misérable le char des dieux, le Nouveau Monde défilant d’Est en Ouest à travers les terres encore sauvages - et tous les rois de jadis, avec leurs sorciers et leurs ingénieurs, n’auraient pu s’offrir ce miracle. Gaetano aimait les hommes et le monde. Il voulait plus que son île. Il travailla à Rome toute une année, et fit la traversée. Depuis il allait d’un océan à l’autre, travaillant chaque fois juste assez pour le prochain ticket.

L’Ancêtre posa sa question.

- San Francisco ? répondit Gaetano. Oui, pour votre affaire, c’est le mieux sans doute. Il y a à voir, là-bas. Presque trop.

Le Sicilien esquissa un sourire. Ses yeux se perdaient dans une image.

- Prenez un guide. Croyez-moi. J’en connais un. J’en connais une. Aha, oui, je crois, oui, je crois bien … Lilly. C’est le nom à connaître. Demandez Lilly, à la réception de votre hôtel. Elle vous montrera le San Francisco d’avant le feu. Suivez-la. Quoi qu’il arrive. Et surtout, vous ne pouvez pas ne pas lui faire confiance. Elle le prendrait mal”

Le mystérieux conseil fit office de décision. Pour l’en remercier, Morandi offre à Gaetano une cigarette du pays, “les meilleures”. Ils parlèrent longtemps, de films et de femmes, du pays et de Dieu, jusqu’à ce qu’une première lueur sans Soleil dessine doucement les collines de Californie.

Morandi prit congé, cahotant dans la fumée et l’engourdissement de la nuit. Sa main froide peinait à ouvrir la porte de cuivre. Gaetano s’approche pour l’aider.

- Lilly. Souvenez vous. Pour votre histoire.”

Puis il sourit, et se remet au bastingage, pour regarder le monde.

Quelques heures plus tard, avant de descendre du train, Morandi chercha Gaetano en vain. Il devait avoir vu quelque chose briller à l’horizon, ce Sicilien fou, et avait sans doute sauté du train, pour aller le chercher, quelque part au-delà du voile, où les hommes vont toujours seuls.

*

2.

Morandi trottine après Lilly le long d’une falaise ouverte sur le Pacifique.

Rien ne s’est passé comme prévu. Elle était apparue, belle et sévère dans ses boucles blondes, dans le salon de l’hôtel. Elle était partie alors qu’il se courbait bien bas, comme font les Rois-Mages de Méliès. Depuis il suit, avec sa canne d’apparat, et ses petites jambes, comme un enfant qui a trouvé un beau bâton.

Elle ignore ses questions. Il gaspille son souffle pourtant. Il veut parler de la ruée. Il a voit déjà, cette scène du chercheur d’or devenue millionnaire, tiraillé entre la prostituée qu’il aime encore, et qui est en danger, et son or qu’il voit fondre aux mains du méchant. Il essaie de raconter, pour lui plaire - elle n’écoute pas. Elle garde son souffle pour grimper ce chemin de garrigue escarpé longeant des herbes hautes chargées de grillons. Ils sont loin de la ville maintenant, et cette falaise, cet Océan, ce chemin, tout ressemble à une plus grande Ligurie.

Ils arrivent à une étape. Deux poiriers joints par leurs cimes donnent un peu d’ombre à ce qui semble d’abord être, à travers la vibration de chaleur, l’esquisse d’un arbre plus petit.

Mais c’est une tombe.

- S’il-vous-plaît - quoi ? - un mort ? Où allons-nous ?’

Voilà ce que Morandi aurait dit, s’il ne s’était pas souvenu de l’avertissement de Gaetano. Heureusement pour lui, il n’a rien dit, et fait confiance, à cette femme dont la dureté est toute fausse, et qui n’est que fragilité dissimulée.

Morandi essuie la sueur qu’il a dans les yeux.

Le vent marin battait les herbes sèches en spirale, autour d’une croix de chêne rongée par le sel.

Un nom inconnu était gravé sur un petit carré de bois clair :

JOSHUA NORTON

Suivi de cette inscription :

A LA MÉMOIRE

DE SA MAJESTÉ

SON PEUPLE

ÉPLORÉ

- C’est lui.

A nouveau, Morandi, ce qu’il ne dit pas :

- Eh bien ? C’est qui ?! Qui ça, lui ?!

Il ne dit rien. Lilly s’agenouille dans l’herbe, et se recueille devant la croix grossière.

L’Ancêtre ose tout de même une question, et sa voix haletante trahit son impatience.

- Qui est-ce ?

Il avait à peine lu l’inscription. Des gouttes de sueur continuaient de lui couler dans les yeux. Il n’aimait pas le silence. Il errait dans les collines parce qu’un Sicilien doucereux l’avait donné en pâture à une américaine énervée. Il lui semblait passer de main en main comme un enfant qui gêne.

Entendant la question, Lilly montre à Morandi son profil, tournant ses yeux bleus vers le Soleil plongeant dans la baie. Elle devait avoir presque 40 ans, mais ressemblait à une jeune fille.

- Le meilleur homme qui fut jamais.

Cette fois Morandi ne put réprimer un rire nerveux. S’ils avaient été plus près de San Francisco, Lilly l’aurait abandonné sur l’instant. Mais ils étaient loin dans les falaises, et on ne voyait plus la ville, et la prochaine étape de leur quête se profilait déjà au bout du sentier, sous la forme d’une petite cabane de bois, tout près du bord. Lilly pardonna, donc, à l’Italien hérétique. ‘Ils ne savent pas ce qu’ils font’, disait souvent Norton. ‘Ces cons-là, ajoutait-il.

Voilà qu’elle disparaît déjà, entre deux poiriers.

Marmonnant des jurons Ligures, Morandi la suit.

Évidemment, c’est parce qu’elle est jolie.

*

Ils montent le long de la falaise. L’Ancêtre s’aide de sa canne d’apparat. Elle se fiche entre deux pierres et, parce qu’elle est faite pour battre le pavé parisien, elle se brise.

Arrivé au sommet du sentier, ils voient tout le plateau jusqu’à l’horizon. C’est comme un champ de blé ouvert sur le Pacifique.

La petite cabane était posée au centre, sur la ligne séparant la mer et le ciel. Un petit jardin aromatique piqué de fleurs rouges et bleu encadrait la porte. Lilly, plus gaie maintenant, gambade presque, et l’Ancêtre la suit, les yeux débordant de Soleil et de sueur.

Elle ouvre la porte. C’est un intérieur pauvre et sombre. Un bureau, encore couvert de feuillets grand format. Un lit dans l fond, à peine assez grand pour un, deux chaises paillées, une table nappée d’une écharpe à tartan et, au mur, une bicyclette ancienne qui commençait à rouiller.

L’Ancêtre s’arrête d’abord au seuil. Milan. Paris. Rome … et maintenant, il suivait cette femme comme un écolier, cette douce femme étrangement obsédée par un homme enterré. Ce ‘Joshua Norton’ était-il son père ? La bicyclette datait d’un autre âge. Le cadre était beau, certes. Mais le décor bien pauvre, et le drame encore inexistant. Une histoire est une promesse, pensait l’Ancêtre. Et cette promesse-là – le meilleur homme qui fut jamais – était à la fois trop – trop impressionnante – et trop peu – trop peu attrayante. Morandi connaissait les foules : elles viennent voir le pire, pas le meilleur.

Dante est connu pour l’Enfer, qui se souvient du Paradis ? Ce plateau or et bleu ressemblait au Paradis, beau, tranquille, et sans histoire.

Mais au moment terrible du doute, lorsqu’il va se détourner de Lilly, de Gaetano, de la promesse, il sent quelque chose en lui comme une main qui se serre – quelque part près du cœur. Il a déjà vu cette cabane. C’est celle de son enfance. Pauvre et claire, toute chose à sa place, devant l mer. Il semblait que l’ombre de Norton errait encore comme une brume entre ces murs, attendant d’être reconnue. L’Américain et le Ligure … par superstition, par vieille dignité marine, Morandi se devait de rester. La pelisse, la montre, la canne … tout cela lui avait pesé si lourd. Voilà l’enfant de Ventimiglia qui le regarde l’œil noir. Fallait-il que tu fuis jusqu’à San Francisco pour revenir à la maison familiale, une cabane en bord de mer ? Même là, tu lui préféreras ton cinématographe, disgraziato.

Bien, bien, je reste dans le coin, murmura Morandi en ligure, pour la centaine de fantômes pressés, invisible, tout autour de la cabane ensoleillée.

Et puis il y avait Lilly. Il y a le masque, et il y a l’essence. Lilly inondait la pièce encore sombre de tristesse, de soin, et d’impatience. Morandi même écrasé de sa richesse gardait son cœur enfant et pouvait le voir. Gaetano n’était pas le personnage d’un rêve. Tout cela était vrai, allait quelque part.

Finalement il y avait la tombe.

Majesté …

A cette pensée comme un coup de cymbales, le vent ouvre soudain les volets. Les ombres fuient en sifflant, et le Pacifique entre, infini, avec le Soleil en laisse, et mon Ancêtre sent son cœur battre à grands coups qui résonnent.

Il a déjà entendu cette voix. Comme une chaleur et un signe. Elle était là pour le premier film, à la foire sous les étoiles, et là aussi près du château d’Eze, lorsqu’il avait rencontré, sur le sentier remontant de la plage, celle qui fut mon arrière-arrière-grand-mère. C’était ça. L’impression de frapper dans un filon d’or.

Majesté, dit la tombe. Majesté, disent le ciel et la mer, et cette cabane pauvre où Diogène, où Saint-François auraient pu vivre, devant cette fenêtre unique, ouverte sur Dieu.

Alors Morandi retrouve enfin un peu de son instinct d’enfant. Il tire une chaise. Enfin. La paille de l’assise craque lorsqu’il s’assoit. Il se tourne vers Lilly et pose la question qu’elle brûle d’entendre. Enfin … Mais il fallait casser le masque pour atteindre à la bonté.

- Mademoiselle. Lilly. Dites-moi. S’il-vous-plaît. Qui était-il ?

Un poids quitte ses épaules. Une raideur quitte son dos. Elle soupire. Car qui peut porter ainsi le poids du temps. Il fallait pour la délivrer que l’étranger rougisse, comme il rougissait en posant la question. S’il n’avait pas rougi, cette histoire avec ses mille prologues n’existerait pas.

Norton le lui avait dit, il y a si longtemps :

- Ne donne pas ton cœur aux méchants, petite.

« Petite … » Lilly s’assoit sur le lit. Elle parle :

Quatre, cinq, six heures durant, elle dit toute la vie de Joshua Norton, son ami.

A la fin du récit, mon Ancêtre déclare, solennel, que Joshua Norton est, en effet, sans doute, « le meilleur homme qui fut jamais ».

- Du moins, dans votre pays, ajouta-t-il. Car nous avons Garibaldi.

Mais ce n’est pas le récit de cette vie qui paya Morandi de son voyage. Pas exactement. Il regarde maintenant Lilly comme si elle cachait un trésor derrière ses yeux bleus.

- L’homme que Norton avait sauvé dans le quartier chinois. L’acteur. Redites-moi son nom.

- Edwin Forrest ?

- Oui, c’est ça. C’est ça. Oui

Il s’assoit.

- Redites-moi leur rencontre. En détail.

- Je … je ne sais pas. Je ne l’ai vu qu’une journée. Je ne me souviens plus. C’était un matin. … J’étais si contente d’entendre la voix de Norton, j’ai couru à ma fenêtre. Il avait pris des fleurs. Vous savez que Norton, chaque matin, tout ce printemps …

- Pardon, interrompit l’Ancêtre. Dites-moi si vous le savez. Cet Edwin Forrest. Était-il célèbre ?

- Le plus célèbre. Il était dans les journaux, répondit Lilly avec étonnement, comme si le nom d’Edwin Forrest allait au théâtre comme celui de Napoléon à la guerre.

- … extraordinaire …

L’histoire entrevue avait un cœur secret, une croix, un Soleil : c’était Norton. Mais elle avait besoin d’un centre visible. Il y avait cet Edwin Forrest. Un homme de feu, un homme double, un homme tiraillé, un homme de scène, le premier peut-être de ce Nouveau Monde, la plus grande scène jamais rêvée … les pensées de Morandi, comme lorsqu’il était enfant, allaient un peu trop vite pour lui. Il cherchait son histoire comme un sourcier une source, et sa baguette vibrait. Caché derrière ses mains croisées, il marmonnait en italien :

- Deux hommes, si semblables en leur folie … si différents en leur état. Est. Ouest … La quête d’Edwin, simple et pure : aller mieux, rentrer chez lui. Son amour, que l’on devine immense. Puis les petites touches infimes : le vélo, la paralysie … deux hommes se croisent à l’instant clef, entre la vie et la mort. Et tout ce pays se presse derrière eux comme un cortège de fantômes et de feux-follets.

Morandi sourit.

- Ils se séparent ensuite à jamais. Mademoiselle !

Elle sursaute.

- Fréquentez-vous le cinématographe ?

Elle, la pauvre, voulait simplement parler de son vieil ami. Mais elle admirait l’étrange passion du petit Monsieur dans ses flanelles trop chaudes. Elle se lève et, sans qu’il ne la voit, tout absorbé qu’il est au film qu’il imagine, elle ouvre un tiroir poussiéreux du bureau, pour en tirer une liasse de grands feuillets couverts d’une écriture à boucles.

Elle lui plante sur les genoux, à la page titre :

Souvenirs de la Vie d’Edwin Forrest,

Pour sa Gloire en Toutes Nos Terres,

Et à Jamais

-Titre étrange que l’on comprendra bientôt –

- C’est tout ce que j’ai. Je ne l’ai jamais lu. Je ne sais pas pourquoi. Pas besoin de me demander !

Morandi la regarde, étonné. Elle avait repris l’air de lion qui lui allait si mal.

Elle se rassoit lourdement sur le lit, soudain fatiguée, et s’enfonce dans le grand oreiller en regardant Morandi déchiffrer avidement les feuillets. Elle sourit, doucement. C’est le début du soir, et le Soleil décline. La nuit sera sacrée.

L’Ancêtre la remercie d’un regard – ses manières de petit baron ayant coulé tout au fond du Pacifique – et il se met à déchiffrer la belle écriture à boucles. Une bougie éclaire. Elle révèle, de ligne en ligne, de page en page, une veine de diamant sous le filon d’or. L’Ancêtre n’en peut plus de splendeur. Voilà ce qu’il était venu chercher.

A la fin des feuillets la nuit était profonde. Morandi respire lentement en regardant, par le volet entrouvert, les étoiles rouler dans les vagues.

Lilly s’est endormie. Enfin sereine, elle ressemble à la petite fille dont il vient de lire l’histoire – car elle était aussi dans ces feuillets. Elle y était, sans le savoir, « la clef de tout, la petite étincelle », écrivait Norton.

Mon Ancêtre ne prend pas les feuillets. Il ne réveille pas Lilly. Il sort regarder l’aube éclairant graduellement la baie. Le vent salé s’y mêlait à la rosée, et au parfum apaisant des sauges.

« J’en pleurai presque, écrivit-il plus tard à sa petite-fille. J’avais fait tout ce voyage pour une histoire, ne sachant pas ce que je trouverai. Et je trouvai une histoire bien trop grande pour moi. Il lui faudrait plus que des images et un air de piano. Ou il faudrait un millier de bobines bout à bout, tous les dimanches de l’année, le travail de dix ateliers de montage …

Et je restai là à regarder le matin, repassant en moi l’histoire d’Edwin, Kate et Jack, l’Ouest, l’Astor, la mort du Capitaine, et Norton, Joshua Norton, le meilleur des hommes. Ses romarins poussaient tout près, séchant au soleil. Leur parfum me ramena soudain à la plage cachée de Ventimiglia. Il était temps. »

L’Ancêtre borde Lilly et laisse, sur le bureau, un chèque signé permettant, s’il le faut, de racheter dix fois cette cabane et ce morceau de falaise. Il laisse un mot en remerciement.

Il descend librement le sentier.

Par les fenêtres du Transcontinental et du Transatlantique, il ne fait que regarder le monde qui passe.

*

L’Ancêtre acheta. Des cinémas, des brasseries, des maisons, de Nice à Montpellier.

Les années passèrent. Et Morandi rencontra à nouveau l’Histoire, et une occasion de prouver son honneur.

En ce temps-là, la couronne de Russie en difficulté émit des bons au trésor. L’État français garantit à tous les grands bourgeois l’investissement sur ces bons. L’Ancêtre acheta, et invita tous ses amis à faire de même. Quoi de plus solide qu’un Empire garanti par un autre ? Mais 1917 arriva. Le Tsar et sa famille massacrés, la France ne garantit plus rien du tout. L’Ancêtre perdit un peu. Mais il insista soudain pour rembourser les pertes de ses amis, et perdit ainsi sa fortune et ses amis.

Il ne nous resta plus que la maison de sa femme, à Fabrègues, dont il ne nous reste aujourd’hui plus que la moitié d’un quart.

Il y planta les bambous et le tilleul. Les verveines et l’olivier. C’est là qu’a fini l’enfant Ligure, près des jeunes arbres, et sous l’ombre de ce grand cèdre du Liban, qu’il avait transporter à grand prix, du temps de sa fortune.

On dit qu’il passait ses journées sur une chaise d’osier. On dit qu’il se « faisait des films », qu’il rêvait un cinématographe infini. On dit qu’il devint « aveugle de tristesse ». Mais je ne crois pas. Je commence à le voir à travers les mailles du temps, le vieux. Je crois, moi, qu’il a orchestré sa ruine. Qu’il a vu dans l’affaire des bons l’occasion de fuir avec une révérence, et d’échapper enfin, sans vexer personne, à l’emprise douce de l’argent, et de ces amis qui ne lui ressemblaient pas. Je vois briller là les épaulettes dorées de l’ami Norton. « Une ruine, c’est une chance, croyez m’en, disait-il à Edwin dans les feuillets. Pour un cœur brisé, un cœur ouvert ».

En ce temps-là l’Ancêtre se mit à écrire beaucoup à sa petite-fille adorée, mon arrière-grand-mère, à qui je plaisais beaucoup, et qui me raconta tout cela. Elle vécut au temps de la guerre et du communisme français et me racontait avec nostalgie, comme un conte, « l’histoire Américaine ».

Elle me parlait de son grand-père, « qui nous a tout donné ». Je sais qu’il s’endormait parfois, une lettre inachevée sur le ventre, sous le tilleul. On rêve toujours profondément, sous un tilleul. Était-ce son America qu’il rêvait, et Lilly endormie sous ses boucles blondes, et la canne serpent de Sa Majesté Norton, et l’armure rouge d’Edwin Forrest ? Ou l’avenir de sa famille, et la vie de sa petite-fille qu’il ne verrait jamais femme ? Il rêvait peut-être à un homme endormi sous un tilleul, dans un jardin cerné de beaux murs de pierres blanches, et qui rêve.

Avec le temps il perdit en effet la vue. Alors, il n’y avait plus que la vision. Tout autour de lui était une toile d’argent. Dans ces derniers temps, il n’écrivait plus, mais passait son temps à conter. Sa petite-fille venait écouter, et notait tout sur un petit carnet qu’elle gardait près du cœur.

On perdit les lettres qu’elle ne copia pas dans ce petit carnet, qu’elle me confia tout à la fin. C’était une écriture serrée, cursive, en italien, que je lisais mal. C’était le souvenir d’un récit, d’une lecture, d’un récit, de toute une vie.

Et tout me vint ainsi, de l’Ancien Temps, comme un livre de fragments épars. Des années durant, je grappillais ici et là de nouvelles pièces de l’Amérique de ce temps, des images de son théâtre, des indices de la vie d’Edwin Forrest.

Puis je m’y dédiai corps et âme, creusant chaque archive, visitant tout, à New-York, à San Francisco, j’allai partout, je cherchai tout, je rassemblai tout. Car on m’avait confié, sans le faire exprès, un trésor – or et diamant, peut-être, comme le rêvait Morandi – mais flamme surtout, vie et amour, comme il le découvrit.

A quatre ans, j’allai au cinéma pour la première fois. C’était le Géant de Fer au Grand Rex. Je nous croyais entrer dans le palais de l’Ancêtre, occupé pour un temps par des étrangers. Car il avait fait le cinéma, et tous les films.

Et dans ces pages, les miennes, un siècle plus tard, je voudrais mettre les mille bobines, l’air de piano, l’émotion de Lilly, et les contes aveugles de l’Ancêtre – et quelque chose de plus, qui n’arrive que dans les livres.

Dieu veuille que …

Ah – mais allez, assez traîné :

Pour bien raconter, il faut commencer par une froide nuit d’hiver, à Saratoga.